Un pas décisif pour la biodiversité ?

« engagement des dirigeants pour la Nature »

Avons-nous enfin atteint une vraie prise de conscience
sur l’érosion de la biodiversité mondiale ?

Depuis le rapport de l’IPBES de mai 2019 sur l’évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques, la biodiversité rejoint le climat sous les projecteurs. Et là aussi, les nouvelles sont mauvaises. Le changement est brutal et très défavorable pour l’Homme comme pour les autres espèces. Dernier rapport en date, celui de l’ONU sur les perspectives mondiales de la diversité biologique souligne qu’aucun des engagements internationaux pris en 2010 – les objectifs d’Aïchi – n’ont été atteints.

Mais cette semaine, dans le cadre du sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement sur la biodiversité organisé par les Nations-Unies le 30 septembre 2020, un bloc de pays – dont Monaco fait naturellement partie – s’est montré plus déterminé que jamais à renverser cette tendance.

Une soixantaine de chefs d’Etat et de Gouvernement ont ainsi signé un « engagement des dirigeants pour la Nature » particulièrement lucide et ambitieux, sur le papier au moins.

Même si l’on peut regretter l’absence de certains grands pays, cet appel pourrait faire date s’il est suivi d’effets, car il place résolument la biodiversité au cœur des équilibres de notre Planète nécessaires au développement humain, ainsi qu’au cœur des décisions politiques qui doivent être prises sur le chemin de développement que nous souhaitons suivre.

Reconnaissant que “la nature est à la base de la santé, du bien-être et de la prospérité de l’homme », les décideurs signataires se mobilisent pour « mettre la nature et la biodiversité sur la voie du rétablissement d’ici 2030 » afin de « réaliser la vision de vivre en harmonie avec la nature d’ici 2050 ».

Biodiversité

Une approche holistique

Les signataires se sont notamment engagés à « mettre fin à la pensée traditionnelle en silo et relever les défis interdépendants de la perte de biodiversité, de la dégradation des terres, de l’eau douce et des océans, de la déforestation, de la désertification, de la pollution et du changement climatique d’une manière intégrée et cohérente, en garantissant la responsabilité et des mécanismes d’examen solides et efficaces, et montrer l’exemple par des actions dans [leurs] propres pays »

Pour cela, ils s’engagent à « renforcer la coopération entre les accords multilatéraux sur l’environnement, les organisations internationales et les programmes pertinents ».

Pour l’Océan en particulier, une action coordonnée s’impose sur les différentes atteintes à la biodiversité :

Contre la surexploitation, les dirigeants s’engagent à « éliminer les utilisations non durables de l’océan et de ses ressources, y compris la pêche illégale, non déclarée et non réglementée ainsi que les pratiques de pêche et d’aquaculture non durables », ainsi qu’à lutter contre les crimes environnementaux.

Contre la pollution, il s’agit de « réduire de manière significative la pollution de l’air, de la terre, du sol, de l’eau douce et de l’océan, notamment en éliminant les fuites de plastique vers l’océan d’ici 2050 ainsi que la pollution due aux produits chimiques, aux excès de nutriments et aux déchets dangereux, notamment en renforçant la coordination, la coopération et la gouvernance mondiales en matière de déchets marins et de microplastiques ».

Pour enrayer le changement climatique, les signataires s’engagement à « accroître l’ambition et aligner [leurs] politiques climatiques nationales sur l’accord de Paris, avec des contributions nationales déterminées renforcées et des stratégies à long terme conformes aux objectifs de température de l’accord de Paris et à l’objectif d’émissions nettes de gaz à effet de serre nulles d’ici le milieu du siècle.

Transformer en profondeur notre modèle de développement.

L’appel affirme la nécessité d’une « transition vers des modes de production et de consommation durables et des systèmes alimentaires durables qui répondent aux besoins des personnes tout en restant dans les limites de la planète », ainsi que d’une « transition vers une croissance durable, découplée de l’utilisation des ressources, notamment en passant à une économie circulaire et économe en ressources, en encourageant les changements de comportement et en intensifiant considérablement les solutions basées sur la nature et les approches écosystémiques sur terre et en mer ».

Les politiques publiques doivent refléter et impulser ce changement systémique. Les signataires se sont engagés à « intégrer la biodiversité dans les politiques sectorielles et intersectorielles pertinentes à tous les niveaux, y compris dans des secteurs clés tels que la production alimentaire, l’agriculture, la pêche et la sylviculture, l’énergie, le tourisme, les infrastructures et les industries extractives, le commerce et les chaînes d’approvisionnement ».

Du fait des liens étroits entre état des écosystèmes, santé animale et santé humaine, les signataires soulignent la nécessité d’« intégrer l’approche « Une seule santé » (One Health) dans toutes les politiques et tous les processus décisionnels pertinents, à tous les niveaux, afin de traiter la santé et la durabilité environnementale de manière intégrée. »

Enfin, les signataires, reconnaissant implicitement les limites du système d’engagements volontaires sans véritables suivi ni sanction, ont tenu à préciser : « Nous ne nous contentons pas de paroles, mais nous nous engageons à agir de manière significative et à nous rendre mutuellement responsables pour faire face à l’urgence planétaire. Elle marque un tournant et s’accompagne de la reconnaissance explicite du fait que nous serons jugés, aujourd’hui et par les générations futures, sur notre volonté et notre capacité à atteindre ses objectifs. »

Le système de préservation de la biodiversité doit reposer sur « un ensemble de buts et d’objectifs clairs et solides, étayés par les meilleures sciences, technologies et recherches disponibles ainsi que par les connaissances indigènes et traditionnelles » et « un mécanisme de suivi et d’examen solide ».

Voilà donc sur la table un constat clair et une feuille de route complète. Reste à savoir quelle sera la portée finale de cet « engagement », au-delà de la reconnaissance de l’ampleur du travail à mener.

A court terme, il nous faut souhaiter que les mois qui nous séparent encore de la 15ème réunion des parties de la Convention sur la Diversité Biologique, reportée en 2021 et qui se tiendra en Chine à Kunming, seront décisifs. D’une part pour traduire la bonne volonté exprimée en objectifs clairs et mesurables, d’autre part pour rallier les grands pays encore en position d’attente.

Logo Convention on Biological Diversity
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Logo COP26 Glasgow
Logo COP26 Glasgow

A moyen terme, il faudra que ce pas en avant se traduise en actes et que les objectifs soient réellement atteints. La décennie qui débutera en 2021 sera celle d’un nouveau cadre pour la biodiversité mondiale, que j’espère ambitieux, celle d’engagements nationaux renforcés pour le climat (qui se décideront à la COP26 de Glasgow), celle des sciences de l’Océan pour le développement durable, celle de la restauration des écosystèmes. Toutes ces dynamiques peuvent converger pour changer vraiment la donne en matière de préservation de notre planète… Ne gâchons pas un tel alignement des planètes ! 

Dans son message au sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement sur la biodiversité organisé par les Nations-Unies le 30 septembre 2020, S.A.S. le Prince Albert II a rappelé l’importance de la biodiversité, enjeu fondamentalement social.

« De toutes les crises nombreuses et douloureuses que traverse notre monde, celle qui concerne la biodiversité est sans doute l’une des moins perceptibles. C’est pourtant l’une des plus aiguës.

Ce phénomène ne se mesure pas seulement en perte d’espèces. Il se mesure aussi en perte de récoltes, en sécheresse, en inondations, il se mesure en drames humains. »

« Il ne s’agit pas simplement de préserver quelques espèces, quelques écosystèmes, ni même quelques mers. Il s’agit bien de préserver notre planète, notre avenir, notre vie. »

Le Souverain a en outre précisé les principales dynamiques que soutient déjà la Principauté en faveur de la biodiversité marine :

« La Principauté de Monaco a rejoint la « Global Ocean Alliance », qui vise la protection d’au moins 30% de l’océan d’ici 2030, sous la forme d’aires marines protégées, et cela ne devrait pas exclure l’Antarctique, ce continent que, dans leur sagesse, nos prédécesseurs ont dédié à la science. [Monaco a] créé, avec la France et la Tunisie, le Medfund, un Mécanisme financier innovant, destiné à favoriser le développement et la mise en réseau des aires marines protégées de Méditerranée. »

S.A.S. le Prince Albert II de Monaco

Enfin, la situation préoccupante des récifs coralliens a conduit l’Initiative Internationale pour les Récifs Coralliens (ICRI), que Monaco co-préside, à proposer d’inclure la reconnaissance de leur spécificité dans le contexte du Cadre mondial de la biodiversité, au vu de leur importance et de leur situation.

Monaco Blue Initiative, Lundi 3 Avril 2017, Musée Océanographique de Monaco
Monaco Blue Initiative, Lundi 3 Avril 2017, Musée Océanographique de Monaco

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