Crépuscule sur la nature

Le 6 mai dernier, la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) rendait un rapport alarmant sur l’état mondial de la biodiversité…

En 2011 s’ouvrait la décennie des Nations Unies pour la biodiversité, avec des objectifs ambitieux d’amélioration pour 2020. A un an de la fin de cette décennie, qui se souvient de son existence ? Qui peut se réjouir des succès enregistrés ?

La préservation de 10% de l’océan par des Aires Marines Protégées ne sera pas atteinte. Pourtant c’est certainement dans ce domaine que la plus belle progression de la décade a été observée. Car pour le reste, l’évaluation coordonnée par 149 experts internationaux de l’IPBES de la biodiversité et des services écosystémiques est particulièrement cruelle. Ce travail, validé à l’unanimité par les représentants de 110 pays, ne saurait être critiqué pour son manque de sérieux. Et, si l’on en croit l’expérience du GIEC qui est le modèle de l’IPBES avec 20 ans d’avance, les rapports successifs gagnent en précision mais jamais en optimisme.

L’océan n’est pas épargné

En 1950 encore, Rachel Carson écrivait dans Cette mer qui nous entoure « [L’Homme] ne peut ni dominer, ni modifier les océans comme il a pu réduire et piller les continents au cours d’une occupation pourtant brève encore. » Aujourd’hui, si 75% des milieux terrestres sont « altérés de façon significative », 66% des milieux marins sont eux soumis à « de plus en plus d’effets cumulatifs ».

A terre, la consommation d’espaces naturels et la fragmentation de ceux-ci sont les causes prépondérantes de l’érosion de la biodiversité, et réduisent les marges d’adaptation au changement climatique. En mer, les poissons gardent la possibilité de migrer pour échapper au réchauffement continu de l’océan. Les poissons osseux semblent donc les moins vulnérables aujourd’hui.

Pour autant, la surpêche reste massive à l’échelle de l’océan et ne fait qu’empirer. Un tiers de stocks sont aujourd’hui exploités au-delà du renouvellement naturel, ce qui « mange le capital » naturel.

La pêche fait aujourd’hui partie des activités les plus mondialisées. Au fil de l’épuisement des stocks, la pêche industrielle, soutenue par des subventions insoutenables, s’est éloignée des centres de consommation, jusqu’à la haute mer, aux grands fonds et aux pôles.

INÉGALITÉS ET CONFLITS

La pêche artisanale, qui fait vivre 90% des pêcheurs du monde avec seulement une moitié des prises, se pratique largement dans la bande tropicale. Or, au-delà de la surpêche, celle-ci est doublement victime du changement climatique : les poissons quittent cette zone devenue trop chaude pour migrer vers les régions tempérées, et les récifs coralliens sont en première ligne des « coups de chaleur ». Le surface de récifs a réduit de moitié depuis 1870 et la diversité spécifique s’érode rapidement : 33% des espèces de corail sont aujourd’hui menacées. Or, c’est justement cette diversité qui crée la complexité géométrique des récifs qui permet la reproduction et la croissance des poissons.

Voilà un exemple criant des injustices de la biodiversité : les pays tempérés, qui ont été les premiers à dépasser les limites de la pêche et des émissions de CO2, pourraient être gagnants dans le désordre à venir !

De même, alors que la biodiversité régresse moins vite dans les zones gérées par des communautés indigènes, la nouvelle course aux ressources accroît fortement la pression sur ces dernières, promettant un désastre autant social qu’environnemental.

Le rapport de l’IPBES analyse d’ailleurs le caractère très injuste de l’érosion de la biodiversité, alors que la consommation de certaines parties du monde dégrade l’environnement à distance. Il souligne aussi que ces inégalités « alimentent l’instabilité sociale et les conflits », alors que « plus de 2500 conflits en cours » sont liés à l’accès à certaines ressources.

On ne peut dès lors que saluer l’intention affichée par la France de consacrer le G7 environnement qui s’est achevé le 6 mai dernier à « lutter contre les inégalités en protégeant la biodiversité et le climat ». Reste à parvenir aux actes, dans un contexte international aujourd’hui peu favorable à un tel engagement collectif.

En matière de biodiversité comme en matière de climat, nul doute que notre planète a connu bien pire situation au cours des derniers millions d’années mais, comme le souligne le rapport de l’IPBES, la dégradation n’a jamais été aussi rapide depuis l’émergence de l’espèce humaine. Quant aux variations que l’Homme a précédemment connues, elles ont touché quelques millions d’individus et non une dizaine de milliards. Et à l’époque, les frontières n’existaient pas. L’Homme sera-t-il pris à son propre morcellement ?

Accélérer, mais dans quelle direction ?

C’est vrai, la société humaine n’a jamais été aussi développée ni aussi rapide dans son évolution. Le rapport de l’IPBES a fait le tour du monde en l’espace des quelques heures. Chacun peut prendre la mesure de la situation et inventer des solutions.

Pourtant, comme l’informatique n’a pas supprimé le papier ni les télécommunications les déplacements aériens, l’évolution technologique de la société n’a pas jusqu’ici été dans le sens d’un ralentissement de l’érosion de la biodiversité. Bien au contraire. L’augmentation du niveau de vie s’est accompagnée d’une hausse de la consommation de ressources qui s’ajoute à l’accroissement rapide de la population. La consommation individuelle de produits de la mer a doublé sur les cinquante dernières années, dans la course mondiale aux protéines animales.

« La technologie » ne saurait donc en soi être une réponse et notre histoire depuis au moins deux siècles va plutôt dans le sens d’une consolidation, d’une cristallisation d’un modèle de consommation effrénée qui érode les « fondamentaux » de notre planète, ces services que l’IPBES a mis en lumière : si la surpêche généralisée a conduit les quantités pêchées à décliner doucement depuis deux décennies, la disparition des insectes pollinisateurs affectera bientôt les cultures agricoles.

L’IPBES prône un « changement transformateur » rapide et à toutes les échelles simultanément, du local au mondial. Mais, pour recueillir l’unanimité nécessaire à l’approbation du rapport, il se garde bien de préciser les solutions qui composeront ce changement d’ensemble. Et la préservation de la biodiversité est un défi encore bien plus complexe que le changement climatique qui n’en est qu’une composante…

CHANGER LE MONDE

L’IPBES explicite « Par changement transformateur, on entend un changement fondamental à l’échelle d’un système, qui prend en considération les facteurs technologiques, économiques et sociaux, y compris en termes de paradigmes, objectifs et valeurs. »

Tout en rassemblant une vaste boite à outils des outils d’intervention identifiés, l’IPBES insiste sur la profondeur du changement nécessaire : « Alors que les structures actuelles détournent souvent du développement durable et sont les mécanismes indirects de l’érosion de la biodiversité, un changement profond, structurel, est nécessaire. Par nature, un changement transformateur rencontrera l’opposition de ceux qui ont intérêt au statuquo, mais cette opposition peut être surmontée dans l’intérêt général. »

Dès lors, c’est à la refonte des signaux qui régissent notre société qu’il faut s’attaquer, par les « incitations à la responsabilité environnementale et l’élimination des incitations nocives ».

Pour reprendre le slogan de la sécurité routière, nous sommes « Tous responsables ». Mais qui est prêt à lever le pied, quel gouvernement est prêt à mettre en place des radars alors que savons que fonçons tous dans le mur à vive allure ?

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