Les méduses, ces nouveaux seigneurs des mers

De plus en plus nombreuses dans les océans du globe, les méduses, animal à la fois fragile et redoutable, pourraient s’imposer face aux poissons et menacer sérieusement les équilibres marins déjà malmenés. Robert Calcagno, directeur général de l’Institut océanographique, et Jacqueline Goy, attachée scientifique à l’Institut océanographique, décryptent cet inquiétant phénomène lors d’une conférence donnée le 14 mai 2014 à la Maison des océans à Paris. Nassera Zaïd nous en fait le compte-rendu.

Que savons-nous vraiment des méduses ?

Souvent associée à la douleur de leurs piqûres, les méduses sont des « organismes gélatineux qui fascinent depuis toujours le public et les scientifiques », introduit Robert Calcagno. Près de 1 000 espèces ont été identifiées, dont la Pelagia Noctiluca, très présente en Méditerranée. Les  formes des méduses sont variées (ronde, carrée, plate, en dôme…) et leur taille va de quelques millimètres à plus de deux mètres de diamètre. 98% d’eau compose leur organisme, formé d’une partie bombée (l’ombrelle), où se situent la bouche et les organes de reproduction (ou gonades), que l’on peut observer par transparence. Tout autour, une série de tentacules dotés de cellules urticantes sert à harponner les proies. Leur piqûre est paralysante, voire mortelle comme pour la méduse Chironex fleckeri qui vit le long des côtes australiennes.

Les méduses, un instinct de prédateur ?

 « Les méduses mangent en permanence pour se reproduire », explique Jacqueline Goy, qui étudie les cnidaires depuis trente ans. Fécondé dans l’eau, chaque œuf produit une larve, la planula, qui va se fixer sur le fond et développer un polype qui lui-même va se multiplier par bourgeonnement pour donner naissance à une colonie de méduses. Chasser est une nécessité, d’où son instinct de prédateur. Malgré cela, « les méduses sont des animaux très fragiles. C’est un animal qui n’est pas protégé. Il n’a pas de carapace, ni de coquille comme les mollusques, ni de test comme les oursins ». Une morphologie particulière qui fait penser, « à une goutte d’eau dans la mer, se promenant au gré des courants », décrit la spécialiste. Pourtant cette vulnérabilité physique n’écarte pas le danger redouté par les scientifiques : sa reproduction en masse.

Chronique d’une invasion annoncée ?

« Les méduses sont actuellement en train de prendre le relais sur tous les autres organismes marins et de devenir prépondérantes dans les mers », constate Jacqueline Goy. Une prolifération croissante qui depuis plusieurs années prend des allures de colonisation incontrôlable. « Auparavant, il y avait des cycles, tous les douze ans, où les méduses pullulaient, explique Robert Calcagno. On parlait même “d’année à méduses”. Mais depuis les années 1980, et surtout depuis les années 2000, toutes les années sont des années à méduses. On pourrait même dire : il n’y a plus d’années sans méduse ». C’est principalement l’impact des activités humaines sur les océans qui expliquerait ce changement. Avant tout, la surpêche. « En capturant des tonnes de poissons (80 millions de tonnes de poissons sont pêchés chaque année), les chalutiers éradiquent un certain nombre de prédateurs pour les méduses, tels les thons, les tortues, les poissons-lunes … Ils suppriment aussi leurs concurrents, les petits poissons, les anchois ou les sardines qui se nourrissent du même zooplancton. »

Les activités humaines, causes de cette pullulation ?

Une abondance de nourriture favorise la reproduction des méduses, tout comme « l’augmentation de la température des océans due au réchauffement climatique général et industriel, comme avec les centrales nucléaires, précise Robert Calcagno, qui ont besoin de se refroidir mais réchauffent ainsi les eaux de sortie. » Autre facteur de pullulation, les ballasts des bateaux qui, lorsqu’ils sont remplis d’eau, transportent les méduses dans toutes les mers. Même constat pour les déchets de plastique, flottant sur les océans. « Ils sont devenus, ajoute Robert Calcagno, le radeau idéal pour les polypes des méduses qui s’en servent comme supports fixes pour se reproduire. ».

Les déséquilibres se creusent et risquent « de nous faire revenir à l’ère primaire, commente Jacqueline Goy, quand l’océan était dominé par des animaux de la famille des cnidaires. Il n’y avait pas de poissons, pas de vertébrés, pas de cétacés… toute cette faune qui fait la beauté des mers. »

Des dommages irréversibles pour les océans ?

« Les méduses sont finalement redoutables, conclut Robert Calcagno. Il suffit pour le comprendre de regarder les statistiques et de constater que, chaque année, plus de cinquante personnes décèdent à la suite de piqûres de méduses contre dix pour les attaques de requins. Mais personne n’en parle tellement. » Et leur impact ne se limite pas aux brûlures. Une autre victime de la méduse est l’économie. « Les pullulations ont déjà mis des bateaux en difficulté comme cela s’est produit, raconte Robert Calcagno, pour un chalutier japonais qui a chaviré sur une mer parfaitement calme à cause du poids des amas de méduses pris dans son filet. » Les entreprises d’aquacultures sont aussi convoitées par ces agglomérats de cnidaires qui viennent se nourrir des alevins et anéantissent ainsi les élevages. La Namibie, réputée autrefois pour la qualité de sa pêche, a vu ses réserves halieutiques disparaître à cause de la surpêche au profit des méduses. Alors quelles solutions s’offrent à nous ?

Comment remédier à l’invasion des méduses ?

Plusieurs inventions ont vu le jour, même les plus invraisemblables, comme « le robot destructeur de méduses » qui, une fois plongé dans l’eau, détecte et broie les animaux avec une hélice. « Le remède est pourtant pire que le mal, s’étonne Jacqueline Goy, puisqu’en les découpant ainsi, les cellules de reproduction se libèrent et se multiplient». Autre solution expérimentée, un filet de protection pour les plages. Son coût élevé rend toutefois sa généralisation difficile sur nos côtes. La prévention par modélisation pour alerter le public de l’avancée des méduses, organisée par l’Observatoire océanologique de Villefranche-sur-Mer sous forme de Météo-méduses, peut juste aider à mieux s’en protéger. Dernière option : les manger. « Notons toutefois que seule une douzaine d’espèces sur 1 000 sont comestibles, précise Jacqueline Goy. La haute teneur en eau des méduses  n’en fait pas, de surcroît, un aliment très nutritif ».

« Une fois que les méduses sont installées, c’est déjà trop tard, regrette Robert Calcagno. Il faut rétablir l’équilibre des océans, comme il y a 50 ans. » Comment ? En contrôlant et favorisant la pêche raisonnée, en développant les transports maritimes propres et les stations d’épuration, et en recyclant l’eau chaude rejetée par les centrales nucléaires pour chauffer des serres par exemple. »

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